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Edito
Le temps des couperets
 Qui aurait imaginé que la mort tragique  du poissonnier Mohssine Fikri et la révolte des habitants d’Al Hoceïma  qui s’est ensuivie avec le procès de ses meneurs dont elle a accouché allait déboucher sur une telle purge ? Une purge qui a emporté dans son sillage ministres et ex-ministres, des secrétaires généraux de ministères et des directeurs centraux, un wali, des gouverneurs et plusieurs autres dizaines d’agents d’autorité ?  Les édiles communaux et régionaux seraient probablement la prochaine cible.

De mémoire de Marocain, on n’a jamais vu et vécu une opération de nettoyage de cette ampleur dans la haute administration habituée à évoluer dans l’impunité sans jamais rendre des comptes, les responsables trustant les postes, souvent dans le cadre des chaises musicales, assurés de ne faire l’objet que d’un départ à la retraite ou d’une promotion inespérée. Mais jamais d’une sanction.

A la faveur de l’affaire d’Al Hoceïma, le Roi Mohammed VI a brisé ce sentiment de sécurité fondée sur l’impunité que confère le fait de ne pas payer pour ses manquements au devoir ou de démissionner en cas de drame qui fait engager sa responsabilité morale ou politique en tant que chef hiérarchique.  Avec cette avalanche de sanctions, l’on ose espérer qu’une page est en train d’être tournée, que cette action assainissante participe d’une véritable volonté de rupture avec les pratiques du passé et qu’il ne s’agit pas d’une simple campagne poudre aux yeux- qui s’achèvera avec la clôture de l’affaire de Al Hoceïma- destinée juste à calmer l’opinion publique.

Outre ce souci de continuité, le plus grand défi qui reste à relever est de rassurer les collègues des limogés en poste. Car le principal risque qui guette une telle purge inédite dans la Royaume c’est d’être taxée  d’action de circonstance ou sélective. Ce qui laisserait forcément des traces, provoquerait la démobilisation et pourrait même pousser les autres à «rentrer les foins » dans la perspective d’assurer vite leurs arrières avant qu’on leur tombe dessus. Surtout que les serviteurs de l’Etat mis en cause ont été limogés sans possibilité de recours pour se défendre et déployer leurs arguments. En privé, les langues se délient pour critiquer une opération qui ressemble pour les victimes à une mise à mort administrative alors que le pire des criminels a droit à un procès équitable.  D’où la nécessité de restaurer la confiance au sein de la haute fonction publique en expliquant  à ceux qui ont choisi les services de l’Etat les règles du jeu qui doivent désormais régir leur travail. Faute de quoi,  le syndrome de « victime expiatoire » sans défense risque de faire beaucoup de ravages et il serait alors difficile dans ces conditions d’attirer les compétences dont a besoin l’administration marocaine pour fonctionner comme une entreprise privée, selon les critères de rentabilité et de performance. Là réside le vrai enjeu. La rendre attrayante pour qu’elle ne soit plus le refuge des bras cassés et le réceptacle des copains, comme elle l’a été merveilleusement bien jusqu’ici.

Un pays est tiré vers le haut par son élite administrative,  notamment les walis et gouverneurs, les élus locaux et régionaux. En plus d’être censés être en contact avec les populations et de répondre à leurs aspirations, ce sont ceux-là qui ont  le pouvoir d’agir sur les territoires pour les changer dans le sens qui cadre avec les attentes de tous en bataillant pour les projets susceptibles d’impulser une véritable dynamique socioéconomique dans les régions dont la majorité continue à ressembler à des déserts dépourvus des attributs du développement. Tout un programme.

Abdellah CHANKOU

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